Pris entre la direction et les équipes : la réalité invisible de l’épuisement managérial

A diverse team collaborates in a modern office meeting, discussing documents and presentations.

Dans de nombreuses organisations, les managers intermédiaires occupent une position stratégique, mais aussi particulièrement exposée. Ils et elles sont à la fois les relais des décisions de la direction et les interlocuteurs directs des équipes. Cette position d’interface, souvent décrite comme celle du « manager sandwich », les place dans une tension permanente entre des attentes parfois difficilement conciliables.

Les données récentes montrent l’ampleur du phénomène. Le baromètre Empreinte Humaine de 2023 indique que près d’un manager intermédiaire sur deux se déclare en détresse psychologique, et qu’un tiers se situe à proximité d’un épuisement professionnel. Ces chiffres ne relèvent pas d’une dérive marginale : ils traduisent une transformation profonde des conditions d’exercice du management.

Une position structurellement sous tension

Le rôle des managers intermédiaires s’est considérablement complexifié au cours des dernières années. Ils doivent traduire des orientations stratégiques souvent mouvantes, tout en maintenant la cohésion et la motivation de leurs équipes. Ils sont responsables des résultats, sans toujours disposer des moyens nécessaires pour les atteindre.

Les travaux issus de la littérature managériale décrivent cette position comme une zone intermédiaire instable. Les managers ne sont ni totalement décisionnaires, ni simples exécutants. Ils doivent arbitrer, expliquer, absorber les tensions et donner du sens, tout en respectant des cadres parfois rigides.

Cette situation produit un phénomène bien identifié en psychologie du travail : la tension de rôle. Elle apparaît lorsque les attentes adressées à une personne sont contradictoires ou difficilement conciliables. Ce type d’écart entre exigences et capacités d’action augmente significativement le risque de burn-out et favorise le désengagement professionnel.

 

Une charge de travail et une pression accrues

Au-delà de cette tension structurelle, les managers intermédiaires font face à une intensification marquée de leur charge de travail.

Le baromètre CFE-CGC 2022-2023 indique que 65 % des managers considèrent leur charge de travail comme insoutenable, contre 47 % des cadres non managers. Cette surcharge se traduit concrètement par une multiplication des réunions, des demandes de reporting, des sollicitations constantes et une nécessité de répondre à des urgences permanentes.

Les données issues d’une enquête menée par Capterra au Royaume-Uni en 2024 apportent un éclairage complémentaire : 75 % des managers intermédiaires déclarent se sentir régulièrement débordés ou épuisés, et plus de 60 % estiment ne pas disposer du temps nécessaire pour accomplir correctement leurs missions.

Cette surcharge n’est pas uniquement quantitative. Elle est également qualitative. Les managers doivent traiter simultanément des enjeux opérationnels, relationnels et émotionnels, ce qui accroît fortement la charge cognitive.

 

Une exposition constante aux émotions des autres

L’un des aspects les moins visibles de ce rôle concerne la dimension émotionnelle du travail managérial.

Les managers intermédiaires sont en première ligne face aux difficultés des équipes : conflits, tensions, mal-être, situations personnelles complexes. Cette réalité se répercute directement sur les managers, qui doivent accueillir, contenir et réguler ces situations.

La psychologie du travail décrit ici un phénomène de « fatigue compassionnelle ». Initialement étudié dans les métiers du soin, ce concept désigne l’usure liée à une exposition prolongée à la souffrance d’autrui. Chez les managers, elle peut se manifester par de l’irritabilité, des troubles du sommeil, une forme de détachement émotionnel ou un sentiment d’épuisement diffus.

Cette dimension est d’autant plus marquée que les managers disposent rarement d’espaces pour exprimer leurs propres difficultés. Ils sont attendus dans une posture de soutien, sans toujours bénéficier eux-mêmes de soutien équivalent.

 

Un déficit de ressources et de reconnaissance

L’épuisement émotionnel des managers ne peut être compris sans analyser les ressources dont ils disposent.

Le modèle « Exigences-Ressources » (Job Demands-Resources Model) montre que l’épuisement apparaît lorsque les exigences professionnelles augmentent sans que les ressources ne suivent.

Dans le cas des managers intermédiaires, plusieurs types de ressources font souvent défaut. La formation managériale constitue un premier point de fragilité. En effet, une large proportion de managers accèdent à ces fonctions sans préparation spécifique, ce qui les place en difficulté face à des situations complexes.

La question du soutien est également centrale. Les recherches relayées par Harvard Business Review indiquent que les managers intermédiaires présentent des niveaux de « sécurité psychologique » plus faibles que les autres catégories professionnelles. Ils se situent dans une position paradoxale : suffisamment proches des équipes pour en ressentir les tensions, mais trop éloignés des instances de décision pour influencer réellement les orientations.

Enfin, la reconnaissance du rôle reste souvent limitée. De nombreux managers expriment un sentiment de responsabilité élevée sans pouvoir réel, ce que certains travaux qualifient de « perte de pouvoir perçu ». Ce décalage entre responsabilité et capacité d’action constitue un facteur majeur de stress.

 

Des conséquences qui dépassent l’individu

L’épuisement émotionnel des managers intermédiaires ne se limite pas à une problématique individuelle. Il a des effets directs sur le fonctionnement des organisations.

Lorsque les managers sont en difficulté, la régulation des équipes devient plus fragile. Les tensions sont moins bien traitées, les décisions sont plus hésitantes et la communication se dégrade. À terme, cela peut affecter l’engagement des équipes, augmenter l’absentéisme et favoriser le turnover.

Par ailleurs, la fonction managériale elle-même devient moins attractive. Les enquêtes montrent qu’une part importante des jeunes professionnels ne souhaite plus accéder à ces postes, perçus comme trop exposés et insuffisamment reconnus.

 

Un symptôme organisationnel plus qu’individuel

L’épuisement émotionnel des managers intermédiaires est souvent interprété comme une difficulté individuelle : manque de résistance au stress, difficulté à prendre du recul, défaut d’organisation.

Les travaux en psychologie du travail invitent à dépasser cette lecture. Ils montrent que cet épuisement s’inscrit dans des configurations organisationnelles spécifiques : accumulation d’injonctions contradictoires, surcharge chronique, déficit de soutien, flou dans les responsabilités.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de renforcer les capacités individuelles des managers, mais d’interroger les conditions dans lesquelles leur rôle s’exerce.

 

Repenser les équilibres du management

Comprendre ces mécanismes ouvre des perspectives d’action plus structurelles.

La question centrale est celle de l’équilibre entre les exigences adressées aux managers et les ressources dont ils disposent. Cela suppose de clarifier les priorités, de limiter les injonctions contradictoires, de redonner des marges de manœuvre réelles et de structurer des espaces de soutien.

Cela implique également de reconnaître la dimension émotionnelle du travail managérial. Accompagner les managers ne consiste pas uniquement à renforcer leurs compétences techniques, mais aussi à leur permettre de traiter les situations complexes auxquelles ils sont confrontés.

L’enjeu dépasse largement la qualité de vie au travail des managers. Il concerne la capacité des organisations à maintenir des collectifs stables, à réguler les tensions et à soutenir la performance dans la durée.

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