Règles douloureuses, endométriose, début de grossesse, ménopause : une partie de la santé des femmes reste invisible au travail. Beaucoup de salariées font avec, sans rien dire, en posant des congés. Ce premier volet d’une série de trois montre ce que cette discrétion coûte et ce qu’une organisation peut changer.

L’essentiel
- L’endométriose concerne environ une femme sur dix en âge de procréer, selon l’Inserm. La ménopause survient en moyenne à 51 ans, en pleine carrière.
- Entre 2001 et 2019, les accidents du travail ont augmenté de 41,6 % chez les femmes et baissé de 27,2 % chez les hommes, selon l’Anact.
- La réponse la plus utile n’est pas toujours un arrêt ou un congé de plus, mais un aménagement du travail.
Un sujet que l’on garde pour soi
Lucile Quillet consacre un chapitre de son livre Les méritantes (Les Liens qui Libèrent, 2025) à une idée simple : au travail, le corps des femmes est censé ne pas exister. Les douleurs, les rendez-vous médicaux, les premiers mois de grossesse se gèrent en silence. On pose une RTT plutôt que d’expliquer. On attend la fin de la réunion pour aller s’isoler.
Cette discrétion a une raison. Parler de ces sujets, c’est courir le risque d’être perçue comme moins disponible, ou « compliquée ». L’autrice rappelle aussi une crainte souvent entendue : que des mesures spécifiques finissent par dissuader certains employeurs de recruter des femmes.
Sur le terrain, nous faisons le même constat. Ces sujets ne remontent presque jamais dans les entretiens annuels, les instances ou les diagnostics. Ils ne sont pas absents pour autant : ils se voient dans les absences courtes, la fatigue, les départs.
Ce que disent les chiffres
Des situations fréquentes
L’endométriose touche environ une femme sur dix en âge de procréer, d’après l’Inserm. La maladie peut provoquer des douleurs parfois invalidantes, notamment pendant les règles, mais elle peut aussi ne donner aucun symptôme.
Ses effets sur le travail sont documentés. Une enquête du Centre d’études de l’emploi et du travail indique que 82 % des femmes atteintes d’endométriose hésitent à demander un arrêt maladie. 36 % vont travailler au moins deux fois par mois malgré des symptômes invalidants, et une sur deux estime que la maladie l’a gênée dans sa vie professionnelle.
La ménopause concerne environ 17 millions de femmes en France et survient en moyenne à 51 ans. Elle est souvent précédée d’une période de plusieurs années, la périménopause, avec des troubles variés : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes, fatigue, troubles du sommeil, irritabilité, difficultés de concentration. Les bouffées de chaleur concernent entre un tiers et la moitié des femmes au moment de la ménopause, et un quart des femmes en souffrent encore au bout de dix ans, selon l’Inserm. D’après l’Observatoire de l’émancipation économique de la Fondation des Femmes, la moitié des femmes estiment que la ménopause a eu un impact sur leur travail.
Ces situations ne concernent pas une minorité. Elles touchent, à un moment ou un autre, une grande partie des femmes en emploi.
Une santé au travail qui se dégrade plus vite pour les femmes
L’Anact a analysé l’évolution de la sinistralité dans le secteur privé entre 2001 et 2019, à partir des données de l’Assurance maladie. Les tendances divergent nettement selon le sexe :
- les accidents du travail baissent de 27,2 % pour les hommes, mais augmentent de 41,6 % pour les femmes ;
- les accidents de trajet augmentent de 33,6 % pour les femmes et baissent de 1,5 % pour les hommes ;
- les maladies professionnelles reconnues progressent de 158,7 % pour les femmes, contre 73,6 % pour les hommes.
Ce sont des nombres de sinistres : ils reflètent aussi la hausse de l’emploi des femmes sur la période. Mais l’écart de tendance est net. La prévention n’a pas produit les mêmes effets pour les femmes et pour les hommes, et cela invite à regarder de près les métiers où les femmes sont nombreuses.
Conseil pratique Regardez vos indicateurs de santé et de sécurité par sexe et par métier. Une moyenne globale qui baisse peut cacher une hausse dans les services les plus féminisés.
Adapter le travail plutôt qu’éloigner les salariées
Face à une douleur ou à une fatigue, la réponse habituelle est binaire : la salariée travaille comme d’habitude, ou elle s’arrête. Entre les deux, il existe beaucoup de possibilités. Décaler un horaire, permettre une journée de télétravail, éviter temporairement un poste debout ou au guichet, alléger une tâche physique pendant quelques semaines.
Ce raisonnement n’a rien d’exceptionnel. Parmi les principes généraux de prévention, l’employeur doit « adapter le travail à l’homme », c’est-à-dire à la personne qui l’exerce (article L4121-2 du Code du travail). Le médecin du travail peut aussi proposer par écrit, après échange avec le salarié et l’employeur, des mesures individuelles d’aménagement du poste ou du temps de travail, justifiées notamment par l’état de santé (article L4624-3).
Ces aménagements ont un avantage : ils permettent souvent de rester en activité. Ils évitent aussi que la salariée perde du salaire ou épuise ses congés pour gérer un problème de santé.
L’idée d’un congé spécifique, par exemple pour des règles douloureuses, revient régulièrement dans le débat. Lucile Quillet en souligne le risque : un dispositif à part peut renforcer la stigmatisation et ne pas être utilisé, par crainte d’être mal vue. Ce qui aide le plus, c’est souvent de la souplesse ordinaire, accessible sans avoir à se justifier en détail.
Intégrer la santé des femmes dans le document unique
Florence Chappert, experte de l’Anact sur le genre et les conditions de travail, le souligne : les postes, les cadences et même les seuils de pénibilité ont souvent été pensés à partir d’un travailleur masculin moyen. Les risques propres aux métiers féminisés passent alors sous les radars.
Ce que dit le Code du travail
Ce n’est pas seulement une bonne pratique. L’employeur évalue les risques pour la santé et la sécurité des travailleurs, et cette évaluation tient compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe (article L4121-3 du Code du travail). Le même article prévoit que le comité social et économique, quand il existe, est consulté sur le document unique et ses mises à jour.
Les résultats de l’évaluation sont transcrits dans le document unique, avec un inventaire des risques dans chaque unité de travail, y compris ceux liés aux ambiances thermiques (article R4121-1). Le document est mis à jour au moins chaque année dans les entreprises d’au moins onze salariés, lors de tout aménagement important des conditions de travail, et lorsqu’une information nouvelle sur un risque est portée à la connaissance de l’employeur (article R4121-2).
Ce que cela change concrètement
Concrètement, plusieurs sujets gagnent à figurer dans le document unique :
- les postes et équipements dimensionnés pour un gabarit moyen masculin : hauteur des étagères, poids des charges, outils, véhicules, cadences ;
- les gestes répétitifs et les troubles musculosquelettiques, qui ne touchent pas les femmes et les hommes de la même façon ;
- les expositions moins visibles des métiers féminisés : bruit dans les crèches et les écoles, exigences émotionnelles dans le soin, interruptions permanentes, travail dans l’urgence ;
- les ambiances thermiques, qui pèsent davantage sur une salariée en grossesse ou en périménopause ;
- les risques pour les femmes enceintes à certains postes, à anticiper avant l’annonce plutôt qu’après.
Florence Chappert a aussi identifié des facteurs de risque de violences sexistes et sexuelles que l’on pourrait faire figurer dans l’évaluation : un milieu à forte majorité masculine, le statut de stagiaire ou d’alternante, le travail isolé, la relation avec le public, la proximité physique, les horaires atypiques, les déplacements, ou des collectifs où les moments de convivialité sont nombreux. Ce sont des facteurs liés à l’organisation, pas seulement à des comportements individuels.
Conseil pratique Lors de la prochaine mise à jour de votre document unique, présentez les données d’accidents, d’arrêts et de visites médicales par sexe et par unité de travail. Les écarts qui apparaissent sont souvent le meilleur point de départ.
Ce qu’un employeur peut faire
Il n’est pas question de demander aux salariées de parler de leur santé. Le secret médical et la vie privée restent la règle. Il s’agit plutôt de rendre possible ce qui est aujourd’hui caché.
- Faire connaître le rôle du médecin du travail. Tout salarié peut demander à le rencontrer, et cette demande ne peut motiver aucune sanction (article R4624-34).
- Prévoir des marges de souplesse dans les horaires et le télétravail, quand le poste le permet, sans exiger de justification détaillée.
- Vérifier les conditions matérielles de base : accès facile à des sanitaires, possibilité de s’isoler quelques minutes, point d’eau.
- Former les managers à recevoir une demande d’aménagement sans gêne et sans curiosité.
Conseil pratique Quand une salariée demande un aménagement, concentrez-vous sur ce que le travail exige et sur ce qui peut bouger. Vous n’avez pas besoin de connaître le diagnostic pour chercher une solution.
Ces sujets touchent aussi aux risques psychosociaux. Devoir masquer une douleur ou une fatigue au quotidien demande un effort permanent. Nous l’abordons dans nos formations et sensibilisations pour les managers, et lorsque nous accompagnons la mise à jour du document unique.
Le prochain volet de cette série portera sur la grossesse et le retour de congé maternité. Le troisième traitera des règles implicites qui freinent les carrières des femmes et du sexisme ordinaire.
Sources
- Inserm, dossier « Endométriose », mis à jour le 1er juillet 2024
- Inserm, dossier « Ménopause », 18 septembre 2023
- Anact, « Chiffres clés de la sinistralité au travail 2001-2019 », infographie, 2023
- Code du travail, article L4121-2
- Code du travail, article L4121-3
- Code du travail, article R4121-1
- Code du travail, article R4121-2
- Code du travail, article L4624-3
- Code du travail, article R4624-34
- Alice Romerio, « L’endométriose au travail : les conséquences d’une maladie chronique féminine mal reconnue sur la vie professionnelle », Connaissance de l’emploi n° 165, Centre d’études de l’emploi et du travail, novembre 2020
- Observatoire de l’émancipation économique de la Fondation des Femmes, « Le coût de la séniorité des femmes », juin 2025
- Lucile Quillet, Les méritantes. Comment le monde du travail trahit les femmes, Les Liens qui Libèrent, 2025
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